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Gauguin, Stevenson, Melville, Segalen, Brel… artistes, poètes et aventuriers ont trouvé aux marquises un exotisme à la mesure de leurs rêves. Quitte à y laisser des plumes.
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On devrait toujours s’y prendre à la manière de l’écrivain Robert Louis Stevenson : aborder les Marquises par la mer, après des jours et des nuits de traversée, le corps anesthésié par le clapot et le cœur bondissant d’apercevoir soudain, sur la ligne tremblée de l’horizon, le mirage tant attendu. Rien de tel qu’une arrivée par le large pour mesurer à quel point la réputation de cet archipel tient d’abord à sa folle géographie : Hawaii est à 4 000 kilomètres au nord ; les «voisins» de Tahiti, Moorea et Bora-Bora émergent de leurs beaux lagons turquoise à 1 500 kilomètres plus au sud ; vers l’ouest, l’Australie se trouve à 6 500 kilomètres et, côté est, 5 500 kilomètres séparent la Californie de cette terre, la plus éloignée de tous les continents.
Ainsi, parti du port de San Francisco à la fin du mois de juin 1888, l’auteur de L’Ile au trésor n’aperçut-il l’ombre bleutée des Marquises qu’au matin du 28 juillet, après plus d’un mois de navigation. On imagine la bouffée d’émotion. Du ponton du Casco, sa goélette, Stevenson distinguait enfin dans la longue-vue autre chose que le vide océanien. «Aucune partie du monde n’exerce une attraction aussi puissante», écrivit-il après avoir jeté l’ancre dans la baie d’Anaho, dans le nord de Nuku Hiva, la plus grande île de l’archipel. De quoi forger un mythe, annoncer la découverte du paradis. Pourtant, un mélange d’impatience et de peur suinte de son récit. Ici, pas de gentils lagons en guise de bienvenue, mais des crêtes en «lames de rasoir», des côtes sombres où retentissent «les explosions du ressac», des pitons de plus de 1 000 mètres filant vers les cieux comme «les tours d’une église». Un paysage taillé au scalpel qui lui rappelle un peu son Ecosse natale, mais dont il sait, en bon lecteur d’Herman Melville, qu’il abrita aussi quelques rites anthropophages… Au total, 1 000 kilomètres carrés d’escarpements – soit huit fois moins que la superficie de la Corse. Quatorze îlots minuscules dans le bleu cobalt du Pacifique, dont seuls six sont habités. Aujourd’hui, la population n’y dépasse pas 9 000 habitants. Si bien que des pans entiers de ces montagnes volcaniques sont livrés à la végétation la plus exubérante et demeurent le territoire exclusif des cochons sauvages, des chèvres, des chevaux en liberté ou encore des fameux nono, comme on appelle ici ces moucherons suceurs de sang qui, certains jours, peuvent vous rendre fous. Telle est l’âpre réalité des Marquises. Derrière ce nom précieux et suavement féminin, donné en 1595 en l’honneur de l’épouse du vice-roi du Pérou par un conquistador espagnol qui ne fit que passer, se dissimulerait presque une manière de tromperie sur la marchandise.
Les Polynésiens avaient baptisés le lieu “La terre des hommes”
Les premiers Polynésiens avaient fait preuve d’une plus grande honnêteté en baptisant les lieux Te Fenua Enata («la terre des hommes»). Car homme, il faut l’être assurément pour vivre dans cet enclos à la rudesse absolue, qui n’est même plus un bout du monde mais plutôt le commencement d’un autre. A l’évidence, sur ces cailloux de basalte à l’écart de tout, les symptômes de l’insularité sont exacerbés. «L’isolement fait qu’hier comme aujourd’hui les rapports humains, la solidarité, la mutualisation des ressources, mais aussi le lien très fort avec la nature, sont restés visibles», témoigne l’archéologue Pierre Ottino-Garanger, grand spécialiste de la civilisation marquisienne. Et dans la moiteur, le rapport au temps, donc à la mort, n’est pas le même qu’ailleurs non plus. Pour les Marquisiens, le passé ne s’oppose pas au futur, hier et aujourd’hui sont mêlés. Et la langueur polynésienne, sucre d’orge qui engourdit doucement les nerfs des Occidentaux, prend tout son sens. A part pour chasser ou pêcher, à quoi bon courir ? Il n’y a nulle part où fuir, nulle gloire à conquérir. «Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme s’en va», rappelle un proverbe local. L’art des anciens comme celui des artisans d’aujourd’hui reste sans doute la plus belle expression de ce confinement. «Il puise dans le creuset des cultures océaniennes, mais par ses caractéristiques il est tout à fait à part», insiste Tara Hiquily, conservateur au musée de Tahiti et des îles. Tikis (sculptures anthropomorphes) aux yeux ronds, au sourire sardonique et au cou atrophié, danses calquées sur le mouvement des oiseaux marins, corps bleuis de savants tatouages, contes mythologiques façonnés dans le repli des vallées, et même une cuisine typique pour chaque îlot, souvent à base de poisson cru et de mei, le fruit de l’arbre à pain : tout prend une autre dimension, une saveur plus iodée, en présence du «peuple le plus artiste d’Océanie», comme le définissait le marin solitaire Alain Gerbault.
Cela suffit-il à expliquer que ces confins soient devenus le Graal des chercheurs d’exotisme ? De fait, un drôle d’alizé semble avoir porté jusqu’ici aventuriers, trousseurs d’histoires, flibustiers de la peinture et autres poètes aux semelles de vent. De Jack London à Victor Segalen, tous contribuèrent à forger la mystique marquisienne. Parahi te marae («Là réside le temple»), avait clamé Gauguin, lors de son premier séjour à Tahiti. Plus tard, en arrivant sur l’île d’Hiva Oa, en 1901, il crut trouver là un temple, où l’inspiration allait renaître, un lieu béni où il allait bâtir sa demeure, la Maison du Jouir, une étrange bâtisse aux pans de bois sculptés, transformée en musée en 2003, pour le centenaire de sa mort. L’artiste pensait avoir touché le refuge primitif tant espéré, avec ses femmes lascives, ses voisins insouciants et un quotidien préservé de la vulgarité du monde. Une illusion. La magistrale exposition Gauguin l’alchimiste, que le Grand Palais à Paris a consacre en janvier 2018 au processus créatif du peintre, montre à quel point cette ultime escale à Hiva Oa, où il mourut en 1903, renouvela son art, avec des couleurs plus franches, un regain de sauvagerie dans le trait. Pour autant, ce sursaut ne le sauva pas du désespoir. Fauché, malade, irascible, Gauguin comprit que les insulaires n’avaient pas échappé à l’entreprise d’acculturation menée par les missionnaires et les colons européens. Il arrivait dans un monde agonisant, devenu l’île du désappointement.
Jacques Brel et Gauguin y ont leur tombe
Terrible miroir aux alouettes, ce paradis a-t-il au moins existé un jour ? Peut-être pour Herman Melville. Sa baleinière fit escale à Nuku Hiva, la plus grande île de l’archipel, en 1842. A 23 ans, le futur auteur de Moby Dick fut alors pris d’un coup de folie. Décidant de jouer les naufragés volontaires, il déserta le bord puis s’enfonça à pied dans la vallée inexplorée des Taïpi, qui donna son titre à son roman autobiographique, pour vivre auprès des cannibales et des vahinés. Enjolivée ou non, son aventure fit fantasmer des générations de lecteurs. La même année, Max Radiguet, un Breton de 26 ans, ajouta sa contribution au mythe. Débarquant dans le sillage d’une mission française chargée d’annexer l’archipel, le jeune secrétaire de l’amiral et explorateur Abel Aubert Dupetit-Thouars se prit de passion pour la société indigène. Il la dessina, en scruta les rituels, et pleura, déjà, sa disparition programmée dans un ouvrage injustement oublié, Les Derniers Sauvages, paru en 1860. Radiguet décrit notamment l’étroite vallée de Hakaui, sur Nuku Hiva, où «le bruit des pas résonne d’une façon lugubre comme dans une crypte funèbre», où l’on entend «un mugissement pareil à celui qui sort d’un gros coquillage appliqué à l’oreille».Aujourd’hui, le visiteur peut encore vivre pareilles sensations lorsqu’il arpente ce sentier.
Alors que la culture marquisienne est en pleine renaissance, «le temple» n’a donc pas tout à fait fermé ses portes. L’été dernier, par exemple, le peintre-navigateur Titouan Lamazou est revenu ici pour, dit-il, «se nourrir et retrouver la palette des couleurs» en vue d’une exposition au musée du Quai Branly prévue pour la fin 2018. Et Jacques Brel ? Sa tombe, sur les hauteurs d’Atuona à Hiva Oa, jouxte celle de Gauguin. On y célébrera cette année les quarante ans de sa mort. Quand il prit la mer sur son voilier à Anvers en juillet 1974 pour explorer le monde, le chanteur pensait rentrer un jour. Mais son voyage s’arrêta aux Marquises. Arrivé épuisé, après une traversée infernale de 7 500 kilomètres depuis Panama, il découvrit, ébahi, comme Stevenson ou Melville, les falaises noires fichées dans le Pacifique. Et s’étonna que les Marquisiens ne le reconnaissent pas… Là résidait son paradis ! Il délaissa son bateau, loua une maison, dégota un bimoteur surnommé Jojo, un Beechcraft avec lequel il ne cessa de rendre des services aux habitants. Il passa sur place les quatre dernières années de sa vie. De son séjour en apparence heureux, il reste cette chanson aux accords dramatiques et aux paroles équivoques : «Veux-tu que je te dise, gémir n’est pas de mise aux Marquises.» La rime est facile, mais elle rappelle que ce paradis, lui, ne l’est pas.
Cet article est tiré du magazine GEO n°467 (janvier 2018)
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