Aujourd’hui, on va très loin sous l’eau, à des kilomètres de profondeurs dans les abysses, dont on sait moins de choses que le sol de la Lune comme beaucoup disent. La grande majorité des fonds marins est inconnue parce qu’inexplorée, et cette question est devenue ces derniers temps assez glissante parce que certains industriels voudraient non pas explorer mais exploiter le plancher océanique. La nuance est de taille. Question abordée l’an dernier par le président Emmanuel Macron lors de sa présentation du plan de relance France 2030.
“ J’entend déjà le débat venir sur l’investissement dans le champ des grands fonds marins. Je ne parle pas d’exploitation à ce moment-là. Je parle d’exploration ”
Très prudent le chef de l’Etat, mais écoutez ce qu’il ajoutait juste après pour expliquer l’intérêt : “ Un levier extraordinaire de compréhension du vivant. Peut-être d’accès à certains métaux rares ”
Les métaux rares, exemple pas anodin, bien plus associé à l’exploitation industrielle qu’à l’exploration scientifique. Depuis, plusieurs associations et activistes ne l’ont pas lâché, Emmanuel Macron avait d’ailleurs dit cet été qu’il fallait mettre un “ coup d’arrêt à l’exploitation minière ” et ce lundi, à la Cop27, le président a été sans aucune ambigüité : “ Je veux être très clair, la France sera au rendez-vous de ses engagements et fidèle à ce que j’ai déjà dit. C’est pourquoi la France soutient l’interdiction de toute exploitation des grands fonds marins. J’assume cette position et la porterai dans les enceintes internationales ”
Voilà un engagement clair au moment où les 30 pays membre de l’Autorité internationale des fonds marins, l’AIFM, dont fait partie la France, sont réunis en Jamaïque pour négocier l’adoption d’un code minier ou, à défaut de consensus, d’une licence temporaire pour que des entreprises commencent à exploiter en juillet prochain… Engagement salué par les militants, qui restent vigilants cependant, comme François Chartier, chargé des océans à Greenpeace France. Il est à Kingston en ce moment : “ Tout n’est pas gagné, attention, ne soyons pas naïf. On n’a pas encore une majorité d’États qui s’opposent à l’extraction, on a encore beaucoup de pays qui veulent que le code minier soit adopté en 2023. Si il n’y a pas une majorité qui va dans le sens de ces déclarations, c’est pas Macron seul qui décide pour les eaux internationales. C’est pour ça que la France doit se mobiliser avec les états qui vont dans le même sens, l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, le Chili, les Fidji, … pour porter d’abord un moratoire suivit d’une interdiction perenne ”
La France est la 2ème puissance maritime mondiale et a du poids, mais elle n’est pas seule et la Norvège ou plusieurs Etats du Pacifique par exemple sont à fond pour exploiter le cobalt, le nickel, le cuivre ou le manganèse des océans. Des tests sont déjà en cours en ce moment au milieu du Pacifique entre Hawaï, la Polynésie et la côte d’Amérique du Sud. L’État de Nauru a une concession d’exploration. Quand on parle d’exploration, c’est de l’exploration minière. Imaginez une sorte de bulldozer, un collecteur de 80t qui ramassent les fameux nodules. Ils ont quand même pour objectif de ramasser 3000t, donc on n’est pas dans de la recherche scientifique. On est dans une entreprise qui se prépare à aller exploiter commercialement ces ressources. ”
Au-delà de s’en mettre plein les poches, le but, c’est d’extraire ces métaux pour fabriquer des batteries en particulier, notamment pour les voitures électriques. Mais pourquoi au fond de l’océan ? Raphaël Seguin est biologiste marin et trouve malhonnête les arguments : “ Les arguments mis en avant par l’industrie minière c’est que ce sera mieux que l’industrie terrestre ”
“ On parle de la destruction de la biodiversité marine, une biodiversité qu’on commence tout juste à découvrir. Notamment les organismes du plancher océanique, à la base de la chaîne alimentaire. Il y a aussi le potentiel de relargage de sédiments avec des métaux toxiques. On parle également de pollution sonore. Il y a une étude récente qui montre que la pollution sonore de l’exploitation minière des fonds marins pourrait s’étendre jusqu’à 500 km autour de la zone minée. Et enfin il y a les impacts sur le climat, encore très mal connus mais il faut rappeler que l’océan est notre principal allié pour le climat. Il séquestre environ ⅓ de nos émissions de CO2. Exploiter les fonds marins, le coffre fort à carbone des océans, pourrait perturber ce rôle de régulation du climat qu’à l’océan et ça pourrait aussi, à terme, remettre du carbone en suspension et le renvoyer dans l’atmosphère ”
François Chartier, à Greenpeace, souligne un autre point, sur le pourquoi de tout ça : “ C’est comme si on passait d’une société reposant sur les fossiles à une société reposant sur les métaux. On pense que c’est une fausse solution ”
Dans tous les cas on détruit, et on met en péril la vie sur Terre. L’activiste Camille Etienne est mobilisée avec Raphael Seguin et d’autres dans l’opération « look down », pour regarder aussi les grands fonds, et les laisser tranquilles : “ Si on trace cette ligne rouge là, alors on évite de laisser la porte ouverte à tous ces bateaux et toutes ces machines qui vont potentiellement aller ouvrir les puits de carbone et détruire des écosystèmes marins dont on dépend. Donc c’est vraiment pour une fois une bonne nouvelle ! Maintenant on essaye d’avoir d’autres victoires sur d’autres sujets, ce n’est qu’un début ”
Le suspense risque bien de durer jusqu’à juillet prochain, mais les ONG comptent quoi qu’il arrive sur la France, et son président : “ Il a dit qu’il condamnait l’exploitation minière des fonds marins. Il peut absolument compter sur nous pour ne pas le lâcher et pour qu’au moins, on puisse protéger nos eaux. Ça serait déjà une grande victoire parce qu’on a quand même une très très grande zone française ”
Interdire l’exploitation sur plus de 10 millions de km², la superficie des eaux françaises. Et éviter de détruire les abysses, avant même de les connaître.
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