À bord de l’Aranui 5, vous ne trouverez pas de casino. Ni de buffet de minuit. Et inutile d’emprunter la robe à paillettes de la belle-sœur, car nul cocktail du capitaine n’est prévu. Desservant les îles Marquises, en Polynésie française, ce cargo mixte joue plutôt un rôle vital d’approvisionnement. Aux habitants du plus lointain des archipels du territoire, situé à 1500 kilomètres de Papeete, chef-lieu de Tahiti, il livre des matériaux de construction, du sucre, des Toyota et quoi encore !
De ces îles, le navire rapportera des sacs de coprah (la chair séchée de la noix de coco), qui sera traité dans la capitale à des fins alimentaires et cosmétiques, des agrumes et des nonis (un fruit aux vertus médicinales), ainsi que… la chèvre congelée que des particuliers destinent à des parents. Alors, que les croisiéristes se le tiennent pour dit : ils sont bienvenus à bord, mais c’est la livraison du fret qui prime, et tant pis si l’itinéraire est chamboulé !
Mais il semble bien qu’on n’ait cure des changements de programmede l’Aranui, le « grand chemin » en marquisien.
C’est afin de rentabiliser ses activités que la Compagnie polynésienne de transport maritime (CPTM) convertit l’Aranui 1 en 1984 pour en faire un cargo mixte pouvant accueillir 40 passagers en sus du fret. Mis en service en décembre 2015, l’Aranui 5 peut, lui, en héberger 250. C’est dire la popularité croissante de cette « lignée mythique » de navires, comme l’appelle Frédéric Sauvadet, directeur de Mer et Voyages, une agence de voyages française spécialisée dans les croisières à bord de bateaux marchands. Dans le superbe ouvrage Voyager en cargo (Éditions de La Martinière, 2015), il rappelle néanmoins que cette façon de lever l’ancre demeure marginale : « 21 millions de personnes partent en croisière à travers le monde, seulement 3000 en cargo. »
Pour Faraire Faaora, le sympathique capitaine de l’Aranui 5, c’est « un privilège » de voir les marins travailler. « Il y a trois îles où nous ne pouvons pas accoster, dit-il. Le déchargement et le chargement se font alors par barges. Il y a de la houle, c’est dangereux, nos grutiers doivent être expérimentés et, malgré tout, il arrive que des marchandises tombent à l’eau… »
À Ua Huka, l’amarrage aux falaises avec des aussières est particulièrement spectaculaire. Il survient après que le commandant Faaora eut fait pivoter le navire, long de 126 mètres, dans une passe étroite.
D’île en baie en quai, la « chorégraphie » des débardeurs est bien rodée, et on prend plaisir à observer leurs manœuvres. On se dit alors qu’on fait partie d’une œuvre utile, puisque 9000 Marquisiens dépendent de ce ravitaillement.
Au départ de Papeete, la croisière de 14 jours comprend des escales dans les six îles habitées des Marquises. Au cours de ce trajet de 4000 kilomètres, nous nous arrêtons également à Fakarava et à Rangiroa, dans l’archipel des Tuamotu, où nous visitons une ferme perlière et goûtons au vin de corail élaboré dans cet atoll. Bora Bora, l’île superstar de l’archipel de la Société, est également au menu. Pour Nicole Sauvé, une passagère montréalaise rencontrée à bord, cet itinéraire est « fantastique ». « Non seulement on découvre les Marquises, mais on a aussi un aperçu de deux autres archipels », dit-elle.
Dans chacune des îles, des guides d’expérience nous accompagnent et commentent les sites d’intérêt. On visite des villages et leur tohua (une esplanade jouant le rôle d’une agora et qu’investit souvent, aujourd’hui, un centre artisanal), les églises des missions catholiques et des meae, des lieux sacrés où, jadis, on pratiquait des sacrifices humains pour apaiser les ancêtres divinisés et personnifiés par des tikis.
Lors de certaines excursions, on dirait bien que tous les 4 x 4 de l’île sont réquisitionnés pour nous véhiculer ! Et on applaudit cette bonne initiative de l’armateur, qui procure un revenu aux chauffeurs et nous permet de sympathiser avec les insulaires.
D’ailleurs, selon la CPTM, plus de 45 000 passagers internationaux ont ainsi pu contribuer, ces 30 dernières années, à l’essor de l’économie de l’archipel et à la valorisation de la culture marquisienne.
Cette culture s’exprime entre autres par le chant et la danse, et plusieurs spectacles nous sont présentés. Gracieuses ou guerrières, ces prestations sont de toute beauté. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas de « trois petits tours de piste pour touristes ». À preuve, le Festival des arts des îles Marquises, qui se déroule tous les cinq ans, se veut une vitrine du talent des meilleurs chanteurs, danseurs, musiciens, sculpteurs etautres piroguiers d’élite de cette Fenua Enata (« terre des hommes »), à la façon de l’Heiva annuel de Tahiti. « Les Marquisiens ont effectivement une identité très forte, manifeste dans tout l’archipel », dit Maire Teihotaata, chargée de la promotion pour Tahiti Tourisme, à Papeete.
Si chacune des îles distille sa propre ambiance, ces « petites jeunesses » — comparativement aux Tuamotu presque submergées — ont en partage un air sauvage et un relief volcanique pas reposant : montagneux, mouvementé et quasi menaçant lorsque le ciel est noir comme le sable des rivages !
Pour les croisiéristes francophones, c’est-à-dire la majorité d’entre nous, Hiva Oa, où Paul Gauguin, puis Jacques Brel ont vécu, est l’île coup de cœur. « C’est un highlight du voyage, un moment très émouvant », dit la Française Isabelle Valent. Partageant un même site, le Complexe Paul-Gauguin et l’Espace culturel Jacques-Brel rendent un bel hommage aux artistes. Le premier présente des reproductions des œuvres du peintre libertin, ainsi qu’une reconstitution de sa « Maison du jouir ».
Celui que les insulaires appelaient le « touriste banane », parce qu’il vivait à leurs crochets, connut plusieurs déboires avec l’administration coloniale dès son arrivée en 1901, déboires qui n’avaient d’égaux que ses problèmes avec les commerçants marquisiens, qu’il payait avec des toiles dont ces derniers ne savaient que faire.
Quant à Jacques Brel et à sa compagne Maddly Bamy, ils ont débarqué au même village, Atuona, en 1975. Dans l’Espace qui est consacré au ménestrel du Nord, l’avion Twin Bonanza, qu’il avait acheté aux fins d’évacuations sanitaires lorsqu’il avait appris qu’aucun dentiste ni médecin n’officiaient dans l’île, est la pièce maîtresse de l’exposition. Tout autour, de grands panneaux illustrés résument sa carrière tandis que certaines de ses chansons jouent en boucle.
Le peintre comme le chanteur reposent en paix en surplomb du village, au cimetière du Calvaire : Gauguin depuis 1903 et Brel depuis 1978. Et c’est là, parmi les hibiscus en fleurs sur fond de Pacifique, qu’on se surprend à murmurer ces bons mots du grand Jacques : « Je vous souhaite des rêves à l’infini et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. »

Carolyne Parent était l’invitée de l’« ​Aranui 5 »​ et de Tahiti Tourisme.
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